La grosse Mercedes noire roulait vraiment trop vite. De plein fouet elle faucha le cycliste. Puis, sans s’arrêter ni même ralentir, poursuivit son équipée sauvage.
Trou noir ...
Lorsque Bernie poussa la porte de l’atelier de son ami André Sablier, il le trouva dans un état d’agitation assez inhabituel chez lui.
- Alors, comment va l’Dédé ? lança-t-il
- Bien. Très bien ... mais viens voir ! répondit-il fébrile
Quand Bernie aperçut la “ bête” il en siffla d’admiration.
- Putain, il est génial !
- Vas-y, soupèse-le !
Empoignant le superbe vélo d’une main ferme, Bernie fut sidéré par son extraordinaire légèreté.
- Wouha ! incroyable !
- Oui, à peine 4 kilos ! on n’a jamais fait mieux ! Le cadre est en scanlium, annonça-t-il fièrement.
- Fabuleux ! ... et puis ... il est tellement beau !
- Mais tu n’as encore rien vu ! ajouta-t-il rigolard.
Stupéfait, Bernie le regarda visser une cartouche de gaz sur le tube diagonal et vider lentement celle-ci à l’intérieur du cadre.
- Et voilà ! Ce cadre est parfaitement étanche. Je viens de le “ gonfler “ à l’hélior. De même pour les pneus, dit-il renouvelant l’opération tout en poursuivant son commentaire :
- L’hélior est un gaz vingt fois plus léger que l’air. Maintenant vas-y, soupèse !
Bernie s’exécuta. Cela dépassait l’entendement. Ce vélo phénoménal n’avait pratiquement plus de poids. On le soulevait avec deux doigts.
- Et oui ! il ne pèse que ... Enfin presque rien !
- Et ... ça roule ?
- Si ça roule ? Mieux que ça : il vole ! Enfin, façon de parler, ricana l’Dédé.
- Je veux l’essayer ! je t’en prie ! vite, vite, supplia Bernie
- Je vais faire plus encore : il est à toi. Je t’ai choisi comme testeur du “Zéphir“. Tu le devines, le “Zéphir” sera son nom.
Depuis trois décennies, André Sablier, surnommé le couturier du cycle, était un chercheur génial, à l’origine de bien des évolutions de l’industrie du cycle. Spécialiste des alliages aluminium, ses bicyclettes étaient réputées pour leur haute technologie et leur extrême légèreté.
Quand à son copain Bernie, malgré ses 57 printemps, il jouissait d’un état de forme remarquable pour un sportif de son âge. Cycliste au gabarit léger, sa tonicité musculaire demeurait intacte. Aussi pédalait-il comme aux plus belles heures de sa jeunesse. Participant à de petites courses cyclo-sportives, outre un goût très prononcé pour l’effort, il aimait surtout la grisante odeur de la compétition.
- Il est à moi ? répétait-il incrédule.
- Oui, à toi ! J’ai bien pensé le tester moi-même, mais t’as vu comme je suis devenu gros. Et puis, mon cœur n’est plus bien bon.
- Oui, c’est vrai admit Bernie, ravi de ce constat.
- Toutefois écoute-moi bien. Il est impératif que personne ne touche ce vélo. Ni ne le soupèse, encore moins ne l’essaie. Pas de fanfaronnades. t’as compris ? dit-il en clignant de l’oeil.
Bernie observa de nouveau le divin coursier. Plus il le regardait, plus il le trouvait sublime.
Sa ligne épurée à l’extrème était une vraie merveille. Le cadre au métal poli, brillait comme un miroir. Au premier regard on devinait le pur-sang nerveux et piaffant, n’attendant qu’une chose : poser ses boyaux sur l’asphalte afin d’y libérer toute sa puissance explosive contenue.
Quelques indispensables réglages plus tard, c’est le cœur battant que Bernie enfourcha sa machine de rêve. Dès qu’il appuya sur les pédales, le “ Zéphir “ jaillit tel un fauve , restituant toute l’énergie musculaire impulsée. Le rendement était fabuleux. C’était une impression à la fois étrange et délicieuse. Le mariage du confort et de la puissance. Une sorte d’association entre Rolls et Ferrari.
Quelques kilomètres de plaisir absolu, confirmèrent complètement ce ressenti.
La matinée durant, il pédala en pleine euphorie, franchissant en se jouant, collines, monts et cols. Une féroce joie sauvage l’habitait, accompagnée d’une grisante sensation de liberté. Parfaite osmose du corps et de l’esprit, en pleine harmonie avec ces paysages vastes et beaux comme les ciels qui les recouvraient. Un air léger portait à ses narines des exhalaisons puissantes que libéraient terres et sous-bois. Cet été, chaque jour le grand beau temps triomphait, teintant le ciel d’un bleu ardent et limpide. Le bonheur quoi !
Cette nuit là, Bernie rêva qu’il était un oiseau ...
Vraiment ce vélo semblait magique. L’expression “ ne plus sentir les pédales “ prenait là tout son sens. Dévoreur de bitume, le “ Zéphir “ avalait les bosses tel Pégase le cheval ailé.
Entre Bernie et cette prodigieuse machine, rapidement s’établit une relation fusionnelle proche de l’amitié amoureuse. Dés le premier jour il l’installa dans son salon. Là serait sa place. Très souvent il s’asseyait face à lui et le contemplait longuement. A maintes reprises, il se levait, le soupesait afin de vérifier encore et encore son incroyable légèreté. Ce vélo arachnéen frôlait l’immatérialité.
Juin passa. Radieux comme de merveilleuses vacances. Notre homme roulait bien ses dix heures par jour. Levé dès potron-minet, il enfourchait son cheval de vent pour de folles randonnées. La canicule de cet été ne l’incommodait guère.
Souvent il s’arrêtait, s’allongeait dans l’herbe, couchant son fidèle compagnon près de lui. Là il était bien, apaisé et heureux. Quand il se relevait, il lâchait joyeux :
“Allez petit, on y va ? “ comme on parle à un chien que l’on aime. Hop ! d’un doigt, il redressait son coursier poids plume. Puis ils repartaient tous deux, liés l’un à l’autre jusqu’au soir.
Après l’écrasante canicule du jour, il aimait la grâce de ces soirées d’été quand la chaleur se mue lentement en douceur. Le soleil glissait lentement derrière les Monts, embrasant le ciel de ses fulgurances sanguines. Alors seulement il rentrait car le jour déclinait vite, virant du bleu-marine au bleu-nuit.
Changeant de braquet, il “enroulait la grosse” et la “tirait” jusqu’à la maison.
Parfois, en escaladant les cols les plus pentus avec tant de plaisir et d’aisance, Bernie en état d’exaltation extrême, criait son bonheur, au ciel, aux arbres, aux oiseaux même, qui, cachés dans les frondaisons devaient le regarder passer.
Un Dimanche, alors qu’il parcourait les Monts, il se trouva pris dans une course d’amateurs. Par jeu, il se méla au groupe de tête, formé de jeunes coureurs au look très professionnel. Surpris, il les suivit avec aisance. Avec aisance aussi, il les distança dès qu’il décida d’accélérer. Comme ça , simplement pour voir.
Sur la ligne d’arrivée, qu’il eut l’élégance de ne pas franchir, il attendit bien quelques minutes avant de voir arriver “son second”.
Ces jeunes cadors détestaient qu’on leur résistât. Un rien acerbe, ce dernier lui lança :
- Putain, t’as la giclette Pépé ! A quoi tu carbures ?
Dés lors, grisé par ce succès, il n’eut qu’une idée en tête : gagner une course. En gagner une. Une vraie, une belle. Ce rêve d’enfant, quand il regardait le cœur en fête passer les coureurs, jamais il n’avait pu l’exaucer. Pas même une petite coursette. Aussi décida-t-il de s’entraîner plus, et mieux encore.
Juillet passa. Chaque matin le soleil se levait avec Bernie et l’accompagnait jusqu’au soir, l’auréolant de sa lumière diaprée. Inlassablement il pédalait, ogre avaleur de bitume. Etonné toujours de ne ressentir ni souffrance ni douleur. L’état de grâce parfait. Sans doute l’oeuvre des euphorisantes endorphines. Dans le vélo, il est bien connu que plus on pédale, plus on a envie et besoin de pédaler. Sinon, le corps en manque, réclame et se rebiffe.
Un soir, alors qu’il roulait à bonne allure, il tourna la tête. Derrière lui, dans un silence de mort, il découvrit un immense peloton qui le suivait collé à sa roue. Tous ces coureurs étaient vêtus de noir, leurs visages blafards tordus par la souffrance...
Effrayé, il accéléra. Puis, se tourna de nouveau. Personne ! Il était seul. Hallucination ou rêve ? Fortement troublé, il se retourna souvent sur la route du retour.
Août et ses soleils de feu était passé. Maintenant Bernie se savait prêt. Un beau Dimanche de Septembre, il s’aligna au départ de la “Polymultipliée”, grande épreuve cycliste régionale.
Comme il le craignait, le “Zéphir” suscita bien des curiosités. A ceux qui voulaient le toucher ou le soupeser, rogue, il opposait un refus catégorique. On se moqua. La plupart raillèrent son âge et ses cheveux blancs.
Quand, dans la douce lumière de cette fin d’été le départ fut donné, son cœur cognait fort dans sa poitrine. Bien vite il comprit qu’il était dans le coup. Lors, rassuré, il n’eut de cesse d’attaquer. Confiant en sa forme mais surtout conscient de l’énorme avantage apporté par sa prodigieuse monture.
A la stupéfaction générale, “le vieux” se retrouva vite dans le groupe de tête qui tour après tour creusait l’écart avec le peloton. Le “Zéphir”, dans cette épreuve de côtes s’avérait une monture idéale. Rigide et nerveux, il s’envolait littéralement dans les pentes les plus raides. Dans les descentes, sa stabilité aussi faisait merveille. Plus la course avançait, plus les spectateurs informés par le speakeur, se passionnaient pour ce coureur atypique. Gabarit de grimpeur, certes, mais à cet âge ne jouait-on pas plutôt à la pétanque ? Tenir la dragée haute à ces jeunes coureurs de haute volée, tenait du prodige.
Quand dans la douzième montée du Mont Verdun, Bernie lança une violente accélération, il laissa sur place ses derniers adversaires. Ceux-ci, les muscles en feu et le cœur fou, rendaient les armes. Lui, par contre voltigeait, escaladant la dure montée finale comme dans un rêve.
Les applaudissements crépitaient déjà quand se profila la banderole d’arrivée. Incroyable, il allait remporter sa première course ! Et quelle course !
Débordant de joie, il lâcha son guidon levant en vainqueur ses bras haut vers le ciel. Cent mètres ... cinquante mètres ...il allait gagner. Un bonheur beau et chaud comme un soleil l’inondait tout entier. Une douce et merveilleuse musique emplissait sa tête.
Puis, subitement, plus rien ! Autour de lui, tout se délitait. Affreux cauchemar. Le “Zéphir” son prodigieux compagnon n’avançait plus. Horreur, le papillon se muait soudain en pachiderme. Comme rempli de plomb, il restait désespérément collé au bitume. Bernie dut même faire appel à toute la puissance de ses jambes pour l’empêcher de reculer dans la pente. Le petit groupe qu’il venait de “déposer”, le passa, sprintant éperdument vers la ligne. Sarcastique, un coureur lui cria :
- Les vieux...à l’hospice !
Tout s’effondrait. Lié à son vélo plombé, il eut soudain conscience qu’il s’enfonçait lentement dans le goudron de la route. Inexorablement il sombrait, pris dans une spirale vertigineuse. Comme aspiré dans les noirs ténèbres de l’enfer.
Epouvante. Terreur. Partout le noir. Le noir partout ...
Tout s’enfermait dans le silence.
D’abord ce ne fut qu’une faible lueur. Puis, peu à peu derrière ses paupières closes, cette lumière gagna en intensité. Comme derrière un rideau à persiennes se levant lentement, elle lui paraissait de plus en plus vive, pour devenir bientôt éblouissante.
Sur ce fond de clarté ardente, se mouvaient des ombres. Des voix aussi lui parvenaient. Sourdes et diffuses. Des bribes de mots, de phrases. Ses paupières semblaient si lourdes qu’il dut faire un énorme effort pour les entrouvrir.
Maintenant il discernait nettement des formes humaines vêtues de blanc. D’ailleurs, tout autour de lui était blanc. Murs et plafond, car il était dans une chambre. Allongé dans un lit aux draps immaculés.
- Regardez ! Il a ouvert les yeux ! murmura une voix aux inflexions douces.
On s’agitait autour de lui.
- Venez ! Venez voir, il s’est réveillé.
A présent, il comprenait les mots, même s’ils se heurtaient un peu dans sa tête. Cela parlait de coma, de longs jours, d’opération ...
Revêtu d’une blouse blanche, un homme imposant se penchait sur lui.
- Monsieur ... Monsieur, vous m’entendez ?
Bernie fit oui des paupières. L’autre reprit :
- Vous revenez de loin Monsieur. Oui de très loin. C’est un miracle ... un vrai miracle ! Remerciez le ciel d’être là parmi nous ...
Une autre blouse, bleue cette fois, le remplaça. La voix était plus grave, le ton compassé.
- Par contre ... on n’a rien pu ... pour les jambes. On a dû ...
Un raclement de gorge embarrassé, venant de la blouse blanche, ne lui permit pas de comprendre la fin de la phrase.
Bernie regardait fixement la fenêtre caressée par un radieux soleil de fin d’été.
Au loin se détachait un horizon de collines bleues aux douces ondulations. Les Monts, ses Monts où il aimait tant pédaler. Dans sa tête tout reprenait lentement place. Le “Zéphir”, merveilleuse histoire, ou ... le fruit de ses longs délires ?
De ses doigts devenus maigres et osseux, sous le drap il chercha ses jambes.
Alors, doucement, il se mit à pleurer.
lundi, 05-12-11 11:55
Sa fait du bien des "petits" rappels comme celui là ! Soyons prudents
dimanche, 04-12-11 20:14
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